LES TITRES

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Nairobi : Le triomphe de l'alternance démocratique au Kenya

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Afrique : Le Kenya passe aux élections pour terminer une ère du Dinosaure Daniel Arap Moi


30.12.2002
Nairobi : Le triomphe de l'alternance démocratique au Kenya

Mwai Kibaki, le candidat de l'opposition, a remporté l'élection présidentielle avec environ 70% des voix. La commission électorale a officiellement déclaré Mwai Kibaki, président du Kenya. Son principal adversaire, le candidat du parti au pouvoir, Uhuru Kenyatta, a reconnu sa défaite dimanche.

Mwai Kibaki avait attendu ce moment depuis dix ans. Après une carrière au sein du parti au pouvoir au Kenya, la Kanu, sous les deux premiers présidents, Jomo Kenyatta puis Daniel Arap Moi, il avait embrassé en 1991 le vaste mouvement de l'opposition et tenté sa chance à la première élection générale au suffrage universel du pays. Il avait alors échoué, comme il avait échoué aussi en 1997? De nouveau face à Daniel Arap Moi. C'est dire si à 71 ans, le moment où la Commission électorale kenyane l'a déclaré dimanche 29 décembre à 17 heures 35, heure locale, président élu du Kenya, peut être considérée comme le point d'orgue de toute une vie politique, en même temps qu'un moment historique pour son pays.

Daniel Arap Moi, 78 ans, ayant annoncé son intention de se plier aux exigences de la nouvelle constitution qui lui interdit un troisième mandat, et donc de quitter le pouvoir avec les honneurs après ces élections générales, Mwai Kibaki avait affronté le vendredi précédent, dans les urnes, Uhuru Kenyatta, candidat de la Kanu, dauphin choisi personnellement par Daniel Arap Moi et fils du Père de la nation. On attendait un scrutin difficile, potentiellement émaillé de violences, d'intimidations et de tricheries par les barons de la Kanu qui ont fait, lors des derniers scrutins, la preuve de leur capacité à remporter une élection par la force. Mais en dépit d'irrégularités concernant essentiellement des listes incomplètes des électeurs, qui ont empêché un nombre limité d'entre de voter, en dépit aussi de rares explosions de violence vite circonscrites, la journée de vendredi s'est révélée exemplaire. Le soir, lorsque les bureaux de vote ont fermé, les Kenyans, pris dans la frénésie de leur démocratie en marche, ont commencé à suivre sur les radios et les chaînes de télévision locales les premiers résultats, transmis par la commission électorale à mesure que le dépouillement s'achevait dans les 188 366 bureaux disséminés à travers le pays.

Un tournant de l'histoire kenyane

Les premiers chiffres donnaient une avance stupéfiante à la Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC), cette alliance de quinze partis dont Mwai Kibaki est le candidat pour la présidentielle, estimée d'abord à environ 80%. Les observateurs remarquaient alors que ces chiffres provenaient essentiellement des régions les plus proches de la capitale, considérées comme des bastions de l'opposition, et que de surcroît, ces estimations étaient basées sur des nombres très limités de votants. L'état-major de NARC, à cet instant, redoutait encore un hold up électoral et lançait des accusations de tricheries…

Dans la journée suivante, la percée de l'opposition s'est tassée lentement, pour se stabiliser aux environs de 70%, puis au fil des heures, alors que les statistiques s'étoffaient d'un nombre de bulletins dépouillés de plus en plus important, il est apparu de plus en plus certain que NARC était en train de l'emporter haut la main.

Dimanche matin, c'est devenu une certitude. Avec trois millions et demie de voix, le candidat Mwai Kibaki offre à sa coalition une victoire éclatante à la présidentielle, en même temps qu'il lui donne une majorité absolue au parlement qui lui donne, d'avance, les moyens de gouverner.

Les observateurs, dans leur ensemble, ont alors pu admiré ce succès indéniable de la démocratie kenyane : un président qui s'en va sur le beau geste d'un respect des règles, un scrutin où les électeurs font preuve d'une maturité impressionnante, ayant choisi la voie de l'expression par les bulletins à celle de la violence, et pour finir, une passation de pouvoir qui devrait s'effectuer en douceur. Uhuru Kenyatta, le rival malheureux, a déjà reconnu sa défaite avec une élégance suffisamment rare pour être remarqué, et il s'est réjoui, précisément, de constater la sagesse des Kenyans. Ces derniers obtiennent dans les règles de l'art le gouvernement de changement qu'ils ont appelé de tous leurs vœux et par la majorité écrasante de leurs votes. Quant aux bailleurs de fonds, ils se bousculent déjà pour verser à ce futur gouvernement de changement les dividendes de la transition pacifique. Si l'Afrique avait besoin, ces temps-ci, d'un modèle, elle l'a trouvé pour quelques temps ci d'un modèle, elle l'a trouvé pour quelques temps

JEAN-PHILIPPE REMY



28.12.2002
"Afrique : Le Kenya passe aux élections pour terminer une ère du Dinosaure Daniel Arap Moi

Cadre politique : L'alternance en question : Presentation

Dernier des "présidents dinosaures" de la Corne de l'Afrique, Daniel Arap Moi doit quitter, à 79 ans, un poste qu'il occupe depuis vingt-quatre ans, après les élections du 27 décembre 2002 : la Constitution kényane lui interdit de briguer un troisième mandat.
M. Moi a instauré un régime autocratique et répressif, quoique légitimé par les urnes. Il n'a accepté le multipartisme qu'en 1991, sous la pression des bailleurs de fonds internationaux et de l'opposition. Il a mis en œuvre tous les stratagèmes pour rester aux commandes, quitte à attiser les violences ethniques.
Cette année, pour la première fois dans l'histoire du pays, les principaux partis d'opposition sont regroupés au sein d'une "Coalition arc-en-ciel", unie derrière la candidature de Mwai Kibaki. Son principal concurrent est Uhuru Kenyatta, dauphin désigné par M. Moi. A travers lui, le chef de l'Etat sortant est soupçonné de vouloir continuer à gouverner dans l'ombre. Les observateurs redoutent que M. Moi s'oppose à une éventuelle alternance par tous les moyens.
Plus de la moitié de la population kényane vit sous le seuil de pauvreté et près de 14 % des adultes sont séropositifs. Miné par la corruption, le Kenya est toutefois l'un des pays d'Afrique ayant le plus fort taux d'alphabétisation. Son économie est dépendante d'une agriculture en déclin et d'un secteur touristique qui a beaucoup pâti des récents attentats de Nairobi et Monbasa

Le survivant de la "vieille garde" africaine

Le président sortant, Daniel arap Moi, 78 ans, sur le perron de l'Elysée lors de sa dernière visite à Paris, en septembre 2002 | AFP
 Daniel arap Moi | AFP

Né en 1924 dans la grande vallée du Rift, Daniel Arap Moi appartient à l'ethnie kalenjine. Orphelin à 4 ans, il garde les chèvres mais va à l'école. Devenu instituteur, il prend la tête d'une union rassemblant les petites tribus. Dès l'indépendance, il entre au gouvernement du président Kenyatta (Kikouyou), qui le propulse vice-président en 1967. Il lui succède à sa mort, en 1978. Craignant d'être évincé par les Kikouyous, il durcit son régime, jusqu'à imposer un régime de parti unique en 1982, après une tentative de coup d'Etat. En 1990, son ministre des affaires étrangères - dauphin pressenti - est assassiné, et un ancien ministre est jeté en prison parce qu'il réclamait le multipartisme. M. Moi l'accepte cependant en 1991, contraint et forcé par les bailleurs de fonds étrangers qui ont suspendu leurs aides. Pragmatique, il a souvent fait mine de démocratiser son régime ou de combattre la corruption pour ne pas trop indisposer ces donateurs.

Entre-temps, cet homme toujours tiré à quatre épingles a largement cédé au culte de sa personnalité - le 10 octobre, férié, est le Jour Moi. Il a surtout joué des tensions ethniques, qui ont souvent dégénéré en massacres, tout en prétendant être le dernier rempart contre les guerres tribales. Propriétaire de luxueuses résidences et d'une trentaine d'entreprises, Daniel Arap Moi est divorcé et père de sept enfants

 Opposition : Une première grande coalition

Divisée à l'extrême, minée par les ambitions personnelles, l'opposition a rarement trouvé un nombre suffisant de parlementaires pour contester une quelconque décision gouvernementale. Pourtant, le total des voix des candidats de l'opposition aux présidentielles de 1992 et 1997 a dépassé celui de Daniel Arap Moi, signe d'un mécontentement croissant.
En 2002, pour la première fois dans l'histoire du Kenya indépendant, la grande majorité des opposants (une douzaine de partis) s'est rassemblée au sein d'une "Coalition nationale arc-en-ciel" (NARC). Elle s'est d'abord formée autour de trois pivots - le Parti démocrate de M. Kibaki, le Forum pour la restauration de la démocratie et le Parti national. Des barons de la KANU (au pouvoir depuis près de quarante ans) l'ont ensuite ralliée, furieux de voir le président Moi désigner un candidat à sa succession sans que son parti soit consulté, ou simplement déçus de n'être pas eux-mêmes adoubés. Un vétéran de la politique, Mwai Kibaki, chef du Parti démocrate, défend les couleurs de cette coalition.
La NARC promeut une réforme constitutionnelle qui limiterait les pouvoirs du président, instituerait un premier ministre et un pouvoir législatif bicaméral et réformerait la justice. Les cas actuels et passés de corruption seraient soumis à la justice, à commencer par ceux touchant les plus hauts niveaux du gouvernement.
Une autre alliance de moindre envergure, la Coalition populaire du Kenya, présente aussi un candidat, aux côtés de deux prétendants de petits partis

 Le système électoral et la Constitution

Quelque 10 millions d'électeurs kényans sont appelés à élire, le 27 décembre 2002, leur président mais aussi leurs députés et leurs élus locaux. Le Kenya a un régime présidentiel, sans premier ministre. Le chef de l'Etat est élu tous les cinq ans au suffrage universel direct. Le mandat des députés est de même durée. Le législatif est unicaméral. Le président est membre de l'Assemblée nationale, qu'il peut dissoudre à sa guise.

Amendée à plusieurs reprises depuis 1963, la Constitution kényane devait subir un grand toilettage démocratique. Une Commission constitutionnelle nationale (CKRC) a rendu publiques, le 18 septembre 2002, les réformes prônées : diminuer les pouvoirs du chef de l'Etat, accroître ceux des districts, réformer la justice et assurer aux Kényans davantage de droits. Dans ce projet soutenu par l'opposition, le rôle du président devient symbolique et l'exécutif est assumé par un chef de gouvernement. Une deuxième chambre représentant les districts serait créée. Le processus d'examen de ce projet a été interrompu par la dissolution du Parlement, avant les élections.

Des violences faisant de nombreux morts avaient émaillé les campagnes électorales de 1992 et 1997. Dans l'hypothèse où la même situation prévaudrait cette année, certains craignent que le président Moi ne soit tenté de déclarer l'état d'urgence et de reporter le scrutin pour prolonger son séjour au pouvoir.

 Corruption : "Achat" de votes et d'opposants

Le Kenya est considéré comme le sixième pays le plus corrompu du monde par l'organisation Transparency International. Chargé de la lutte anticorruption au sein de l'administration kényane, Richard Leakey a été limogé le 26 mars 2001, un an après sa nomination. Les commentateurs kényans ont considéré qu'il avait été nommé uniquement pour que le pays obtienne de nouveau les bonnes grâces des bailleurs de fonds. Selon eux, les réformes qu'il envisageait, même sans moyens, n'étaient pas du goût de la présidence.

La Haute Cour du Kenya a par ailleurs décrété "inconstitutionnelle" l'autorité mise en place pour combattre la corruption, ce qui a entraîné un nouveau gel des aides internationales.

Au niveau politique, l'"achat" de votes ou d'opposants et les manipulations de la carte électorale sont pratiques courantes. Cette année, l'opposition a accusé le parti au pouvoir d'acheter les votes entre 1 500 et 3 000 shillings (20 à 40 euros), une manne dans les bidonvilles où se recrutent la plupart des militants de base des partis.

La corruption est aussi très présente au niveau économique, compliquant les échanges commerciaux.

Le vétéran "arc-en-ciel"

Mwai Kibaki, 71 ans, devant ses partisans de la Coalition Arc-en-ciel, le 22 octobre 2002 à Nairobi | AFP
 Mwai Kibaki | AFP

Agé de 71 ans, M. Kibaki est le candidat de la Coalition nationale arc-en-ciel (NARC) qui regroupe la majorité des partis d'opposition. Député depuis 1963, il a été successivement ministre du président Kenyatta (des finances notamment) puis vice-président de Daniel Arap Moi, de 1978 à 1998. Tombé en disgrâce, il quitte le parti au pouvoir en 1991 pour fonder le le Parti démocrate (opposition), qu'il dirige toujours. Deux fois candidat à la présidentielle, il a raté de peu la victoire en 1997. Il a pour atout d'être un économiste respecté (dans un pays en stagnation), avec une réputation d'honnêteté (dans un Kenya très corrompu). Il est issu de la même ethnie (les Kikouyous) que son principal rival, Uhuru Kenyatta.

Il a pour tâche de mettre fin à près de quarante années de règne de la KANU, à condition de maintenir unie sa coalition et d'empêcher la dispersion des votes en fonction des lignes tribales. Sur son "ticket" figurent Kijana Wamalwa (ethnie des Luos) à la vice-présidence et Charity Ngilu (Kamba) pour le poste de premier ministre que la NARC voudrait instaurer.

Formé au Kenya et en Ouganda, M. Kibaki, amateur de golf et de jazz, est marié et père de quatre enfants.

 Le dauphin désigné

Uhuru Kenyatta, 42 ans, lors de sa désignation comme candidat de la KANU, le 14 octobre 2002, à Nairobi | AFP
 Uhuru Kenyatta | AFP

Candidat de l'Union nationale africaine du Kenya (KANU, au pouvoir depuis l'indépendance de 1963), Uhuru Kenyatta est le fils du fondateur du Kenya républicain, Jomo Kenyatta, de l'ethnie des Kikouyous. A 42 ans, il a été désigné par le président sortant, Daniel Arap Moi, dont il est le protégé. Les barons de la KANU reprochent à Uhuru Kenyatta d'être falot, timide et novice en politique : battu aux législatives de 1997, il s'était détourné de la politique pour se consacrer à la gestion des affaires familiales (cinq hôtels, des compagnies aériennes et des exploitations agricoles). En octobre 2001, il devient député (sur un contingent de parlementaires nommés), avant d'être "bombardé" vice-président de la KANU par le président Moi. Ce dernier pense qu'il gagnera le vote des Kikouyous et s'attend à toute sa loyauté, voire sa complaisance.

En présentant son programme pour une "réconciliation nationale", il a assuré qu'il ne déclencherait pas de chasse aux sorcières, promettant une "tolérance zéro" sur la corruption. Il a toutefois estimé qu'il fallait surtout se préoccuper des "conditions rendant possible le développement" de la corruption, laissant entendre que ceux qui avaient pillé les caisses de l'Etat ne devaient pas forcément être tenus pour responsables.

 Trois petits candidats

Simeon Nyachae
A 70 ans, M. Nyachae, président du Forum populaire pour le rétablissement de la démocratie (FORD - people), est le candidat de la Coalition populaire du Kenya, une alliance d'opposition de moindre envergure que la Coalition arc-en-ciel (NARC). Proche de cette dernière au départ, il s'en est dissocié lorsqu'elle n'a pas retenu ses suggestions - et sa candidature. Membre de l'ethnie des Gusiis, il est crédité de 12 % à 18 % des intentions de vote.
Il fut ministre de l'agriculture, des finances puis de l'industrie du président sortant, dont il s'est détourné en 1999. Il a consolidé depuis son empire agricole et commercial kényan. Cet homme souvent décrit comme autoritaire et arrogant a quatre épouses et plus de vingt enfants.

James Orengo
Cet avocat de 52 ans dirige le Parti social-démocrate (SDP). Député de l'opposition, il avait fondé le Mouvement pour un changement et avait été arrêté (et blessé) à ce titre en février 2001.

Waweru Ng'ethe
Il préside aux destinées du tout petit parti Cham Cha Umma ("parti du peuple" en swahili).